S3 Episode #1 – Une saison blanche, et après ?

Après de nombreux revirements, les stations de ski n’ont pas pu ouvrir leurs remontées mécaniques cet hiver. Privées de leur moteur économique, le ski alpin, pour la première fois de leur histoire, comment ont-elles vécu cet hiver ? Quelles conclusions pouvons-nous tirer pour l’avenir ?

Nous avons tendu notre micro à Benjamin Blanc, directeur de la Régie des pistes de la Vallée des Belleville (avec les stations de Val Thorens, Les Menuires, Saint Martin) et Thomas Gauthier, maitre de conférence à l’EM Lyon spécialisé dans la prospective et le changement. 

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Après avoir traversé un front de neige quasi-désert à la veille des vacances scolaires, nous entrons dans le vif du sujet en demandant à Benjamin comment il a vécu cette saison compliquée :  “Comme un Tour de France ! Avec des étapes de montagne très dures, des étapes de plaine, des “contre la montre… les étapes ont été franchies les unes après les autres sans savoir quel était le tracé de l’étape suivante. Et c’est ça qui a été le plus difficile : être dans l’attente des décisions gouvernementales.” 

Il en a profité pour se “consacrer à l’après, on a travaillé sur des plans de formation pour nos salariés, des choses qu’on n’a jamais pris le temps de mettre en place. On a travaillé sur des procédures, etc… travailler sur l’avenir et préparer la saison prochaine !”

Les Menuires – Front de neige désert et télésiège à l’arrêt en plein mois de février 2021

Cette saison particulière aura aussi permis de travailler différemment pour “se réinventer sur de nouvelles activités, trouver des solutions juridiques pour pouvoir proposer ces activités. On le fait d’autant plus sérieusement parce qu’on est sûrs que, dans les prochaines années, les gens qui ont goûté à ce genre d’activités en voudront encore. C’est une formidable opportunité de fidéliser notre clientèle, comme par exemple avec le ski de randonnée.”

Pour lui, “le ski alpin restera le moteur économique de la montagne en hiver, pendant les quinze prochaines années au moins, mais il faut se préparer maintenant à ce qui viendra après !”

Aujourd’hui, les professionnels du ski sont “épuisés et inquiets” mais la situation ouvre des perspectives : “adaptabilité et ouverture d’esprit pour sentir les tendances” seront essentielles pour les stations.

« Le changement ne pourra se faire que de façon collective. »
témoigne Thomas Gauthier

Nous avons ensuite tendu notre micro à Thomas Gauthier, professeur à l’EM Lyon. Thomas est spécialiste de la prospective et des futurs désirables (vous noterez le pluriel). Il explore comment les organisations peuvent s’appuyer sur les futurs pour naviguer dans l’incertitude.

Pour lui, “la difficulté principale que rencontrent les acteurs des stations de montagne c’est qu’ils s’attendaient à un futur officiel que la pandémie a interrompu brutalement, ce qu’on vit actuellement c’est des acteurs des stations de montagne qui ont du mal à s’extraire de ce futur officiel pour réfléchir autrement. Il faut faire ce travail collectivement, ce qui aujourd’hui est difficile. Or des coalitions seraient les seules formes organisées qui pourraient permettre à des futurs alternatifs d’advenir. La pandémie nous amène à penser la limite du contrôle qu’on peut avoir sur la nature.”

De son point de vue, les pistes d’évolution ou les outils pour avancer sont liés à l’organisation d’un collectif pour pouvoir réfléchir et travailler ensemble. “Dans le niveau de turbulence incroyable dans lequel sont plongés les acteurs de la montagne, l’action d’un seul acteur économique n’est pas envisageable. Il faut produire de la valeur à plusieurs… pour stabiliser son environnement. L’action collective est le seul moyen d’agir en turbulence pour regagner sa capacité à imprimer son empreinte”.

C’est en travaillant collectivement et en réfléchissant à l’après, que la montagne pourra conduire une transition durable. Cette démarche est celle portée par le LaMA Project, laboratoire pour une montagne d’avenir. La montagne est riche de futurs différents, c’est maintenant qu’il faut les créer.

Texte : Clothilde Drouet


Quelques articles pour aller plus loin dans la réflexion

S2 Episode #2 – Stations de ski : un modèle économique en bout de piste 2/2

Outdoor Podcast revient pour une nouvelle saison, toujours consacrée aux tendances de l’outdoor. Les deux premiers épisodes se penchent sur l’avenir du modèle économique des stations de ski. Au micro de ce second épisode : la régie des pistes de la vallée des Belleville (Les Menuires, Saint-Martin et Val Thorens) et la Rosière.

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Après un premier épisode consacré aux stations de moyenne montagne (accéder au premier épisode), nous sommes montés en altitude afin de poursuivre notre questionnement sur le modèle économique des stations de ski datant des années 60. Un questionnement qui semble d’autant plus pertinent que la pandémie de Covid-19 a entraîné la fermeture prématurée des stations, privant les plus élevées en altitude de quelques mois d’exploitation. Un défi supplémentaire qui, à court terme, prive les stations de 10 à 25% de leur chiffre d’affaires annuel, et dont les effets à long terme sont incertains. Preuve, s’il en était encore besoin, que la baisse de l’enneigement n’est pas le seul risque pesant sur le futur de nos stations. Pollution, renouvellement des générations de skieurs, problématiques énergétiques, ces questions sont plus que jamais d’actualité.

Pour Benjamin Blanc, directeur de la régie des pistes des Belleville (qui regroupe les stations de ski de  Val Thorens, Saint-Martin et les Menuires), le Covid-19 est un accélérateur de tendances. Le changement du modèle économique est une question de survie pour les stations. “Une entreprise qui sait se transformer sait tuer sa vache sacrée (…) Moi, ma vache sacrée, c’est la journée de ski. Il va falloir que l’on réinvente la journée de ski-type de nos clients de demain. (…) Commencer plus tard le matin, prendre une remontée mécanique, sortir de son sac à dos une paire de peaux de phoque. Se faire 200 m. de dénivelé sur un itinéraire sécurisé à la montée et à la descente, reprendre une remontée mécanique… Nous avons là une formidable opportunité de réinventer notre job pour enchanter le client et continuer à exister sur le marché du tourisme.

Il énumère les autres défis auxquels les stations de ski doivent faire face : la pollution (“90% des émissions de Co2 sur le domaine skiable c’est le damage, donc on se doit de bosser là dessus et fortement”), le renouvellement des skieurs (“à nous de leur donner envie de venir”), les fameux lits froids (“on ne sait pas les réchauffer, mais on sait construire de nouveaux lits chauds. C’est une fuite en avant”) et plus généralement la question énergétique (“nous sommes en train de construire un ascenseur valléen depuis la Maurienne pour accéder à nos stations sans voiture”). 
Pour lui, la station de ski (ou “de montagne”) de l’avenir, doit prendre en compte toutes les dimensions de la vie… et pas seulement le tourisme.

« la vallée des Belleville de demain, sera une vallée où il fait bon vivre, bon travailler, bon étudier, bon passer ses vacances ».

Pour Jean Regaldo, directeur du domaine skiable de la Rosière, la transformation des stations de ski passe par une transformation de l’immobilier, comme c’est en cours à La Rosière avec la construction d’un Club Med, projet qu’il défend. “Aujourd’hui, le Club Med est un acteur majeur dans une station, apporteur de lits chauds et de retombées économiques. Ils ont des taux de remplissage exemplaires : 80-85% l’hiver et 60-65% l’été. Quand vous amenez 600 personnes, l’été, dans un village comme la Rosière, l’impact économique est majeur. Il faut construire de nouveaux lits chauds, mais pas n’importe lesquels, il faut aller sur de l’hôtellerie, du village club, des colonies de vacances”.

Sur les autres défis, son constat est lucide, “c’est aujourd’hui, qu’il faut agir, le modèle est viable pour les 30 prochaines années. Au-delà de 2050, c’est la grande inconnue. Si on ne fait rien on peut se retrouver dans des scénarios à 2100 assez catastrophiques. Par exemple, le transport en station. A la Rosière 10% seulement des skieurs viennent en train alors que le TGV s’arrête à Bourg-Saint-Maurice ! Il faut mettre tout le monde autour de la table”, plaide-t-il en écho à Benjamin Blanc. Tous deux savent parfaitement que l’enjeu essentiel sera de faire avancer dans la même direction tous les acteurs de ces écosystèmes éminemment fragmentés que sont les stations de ski françaises. 

Les enjeux sont connus, les acteurs réfléchissent, cette crise sera probablement l’occasion d’accélérer les changements, d’imaginer et mettre en place des modèles économiques nouveaux pour que les stations de ski (ou de montagne) restent des pôles d’activité attractifs et dynamiques. 

* On considère qu’un lit est “froid” s’il est occupé moins de 4 semaines par an.

« C’est aujourd’hui, qu’il faut agir(…). Au-delà de 2050, c’est la grande inconnue ».

Texte : Clothilde Drouet


Notre revue de presse sur le sujet

Slate – Le changement climatique précipite la chute de l’industrie du ski
Les Echos – Les stations de ski françaises face à leur avenir
La Conversation – Quand l’économie française du ski file tout schuss vers l’abîme
Le Monde – Stations de ski : en dessous de 1300 mètres, pas de salut

S2 Episode #1 – Stations de ski : un modèle économique en bout de piste 1/2

Outdoor Podcast revient pour une nouvelle saison, toujours consacrée aux tendances de l’outdoor. Les deux premiers épisodes vont être consacrés à la question brûlante du moment : l’avenir du modèle économique des stations de ski.
Au micro de ce premier volet : Les Gets et Combloux.

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Nous en parlions déjà en 2016 dans l’article intitulé « Stations de ski un avenir en pente sèche ? ». Aujourd’hui, le diagnostic est encore plus sévère : le modèle économique du sport d’hiver imaginé dans les années 60, est à bout de souffle. Les conditions chaotiques de cet hiver (météo, fréquentation, virus) qui ont suivi des vacances de Noël record, touchent toutes les stations.

Les chantiers sont donc nombreux pour inventer la station de demain : désintérêt des jeunes pour le ski, saisons enneigées qui raccourcissent, problématiques énergétiques et de développement durable… Comment faire des stations de ski des pôles d’attraction pour les urbains et les fameux millenials (même si on sait pas trop qui ils sont, on aime bien faire les malins) ? Comment faire pour que les stations continuent d’être des moteurs économiques ?

Christophe Lavaut, Directeur de l’office du tourisme de Combloux, travaille dans le tourisme depuis plus de sept ans, et a une vision précise des problèmes rencontrés par les stations. Il considère que les stations ont à faire un véritable travail de refonte de leurs offres pour les adapter aux besoins et habitudes de consommation des plus jeunes. Il faut : « décomposer ce qu’on offre, arrêter de vouloir imposer le sacro-saint 6 jours samedi/samedi (…) pour proposer des forfaits à la remontée mécanique. Parce que les gens aujourd’hui, ont l’habitude de payer pour ce qu’ils consomment. »

Au-delà de la sauvegarde du modèle existant, il est nécessaire de miser sur des idées nouvelles pour ne pas réduire la montagne au seul ski. « Les Vosges, le Jura, la Bresse et les Pyrénées, sont déjà rentrés dans une logique de diversification et d’alliance des stations pour pallier les difficultés des dernières années ».

Enfin, la crise énergétique arrivera sûrement avant la disparition complète de la neige. « Aujourd’hui, le tourisme c’est énergivore (…). Le vrai enjeu, qui va venir beaucoup plus vite que les conséquences du réchauffement climatique, ce sera la crise énergétique qu’on va subir (…). D’ici 15 ans, je ne sais pas combien va coûter le litre d’essence, mais ça va faire mal… ».
D’où l’importance de trouver de nouveaux modèles.

De son côté Benjamin Mugnier, Directeur Marketing de la SaGets (gérant le domaine skiable de la station des Gets), s’inquiète des premiers débuts de saison avec peu de neige mais aussi de la concentration des clients sur des périodes très réduites. « C’est une grande flexibilité organisationnelle qui permettra aux stations de rester attractives même lors d’hivers sans neige. La station de ski devient petit à petit une station de montagne multidisciplinaire, où l’on peut skier si les conditions s’y prêtent ».

Des stations de ski dépendent aujourd’hui des régions entières en termes de richesses et d’emplois.

« On a tout à réinventer, on a le savoir-faire, on sait accueillir des gens, (…) proposer des nouvelles expériences, à nous de trouver le bon mix (…) pour qu’on fasse vivre en même temps tout le territoire ».

Accessibilité à la montagne, diversification des expériences pour proposer des activités, au delà du seul ski, union des stations pour créer des pôles d’attractivité en montagne… Les stations de moyenne montagne, testent et déploient les idées fondatrices de la station de ski de demain.
Parviendront-elles par ce biais à relever les défis liés au développement durable et à l’énergie ? Et à diversifier leur clientèle pour survivre aux changements à venir ?

Dans le prochain épisode de Outdoor Podcast, nous poserons la même question à des stations de haute montagne. On entend depuis des années cette fine analyse de la situation par les intéressés eux-mêmes : « On est mauvais mais on continue à gagner de l’argent, alors pourquoi se remettre en question ? ». Elle est en train de changer…

Texte : Clothilde Drouet


Vers une diversification de l’offre

Deux exemples de la diversification menée par Combloux et Les Gets :

Les légendes de Combloux :

Le parcours nocturne enchanté Lumina qui arrive aux Gets pour l’été 2020 :

Notre revue de presse sur le sujet

Slate – Le changement climatique précipite la chute de l’industrie du ski
Les Echos – Les stations de ski françaises face à leur avenir
La Conversation – Quand l’économie française du ski file tout schuss vers l’abîme
Le Monde – Stations de ski : en dessous de 1300 mètres, pas de salut